Histoire de Saint-Bomer

Les origines

de la forêt sauvage aux premiers labours

Avant les clochers et les charrues, Saint-Bomer était un océan de verdure.
Entre les argiles du Perche et les sables de l’Eure-et-Loir, découvrons comment l’homme a apprivoisé cette terre rebelle.

Le berceau béologique : un sol rebelle

L’histoire de Saint-Bomer commence sous nos pieds. La commune se situe dans une zone de transition fascinante : le Perche-Gouët. Géologiquement, nous sommes sur un plateau de craie du Crétacé, mais ce qui fait la particularité de Saint-Bomer, c’est l’épaisse couche d’argile à silex qui le recouvre.

Ce sol a dicté la vie des premiers hommes :

  • L’imperméabilité : L’argile retient l’eau, créant des zones humides, des mares et des ruisseaux qui alimentent le bassin de l’Eure.

  • La rudesse : C’est une terre « amoureuse » (qui colle aux outils) et difficile à travailler, ce qui explique pourquoi la forêt y a régné si longtemps avant d’être domptée par la charrue.

  • La pierre : Le silex, omniprésent, sera la première ressource pour l’outillage préhistorique, puis pour la construction des murs des fermes que l’on admire encore aujourd’hui.

La Silva Pertica : l'empire de l'ombre

Il y a 2 500 ans, un voyageur n’aurait trouvé à Saint-Bomer qu’une voûte ininterrompue de chênes et de hêtres. Cette forêt primaire n’était pas un simple bois, mais une entité géographique et politique.

Pour les peuples de l’Antiquité, cette forêt était une frontière naturelle. Elle séparait le territoire des Carnutes (dont le centre était Chartres) de celui des Aulerques Cénomans (autour du Mans). Saint-Bomer était alors une zone de « marches », un espace tampon où l’on ne s’aventurait que pour la chasse ou pour s’isoler du monde.

L’écosystème était radicalement différent : l’humidité stagnante favorisait une biodiversité luxuriante, mais rendait les déplacements lents et périlleux.
Le nom même de « Perche » viendrait de cette forêt (Silva Pertica signifiant « forêt des perches » ou des hautes futaies).

Silva Pertica, ce qu'il reste de la forêt originelle.

Aujourd’hui, la Silva Pertica n’existe plus en tant qu’entité unique. Elle a laissé place à une mosaïque de massifs forestiers célèbres comme les forêts de Senonches (8.000 ha), de Bellême (2.500 ha), de Montécot (626 ha)n, de Longny et de Châteauneuf-en-Thymerais (1.740 ha) sont les restes aujourd’hui les plus visibles de l’ancienne Silva Pertica qui la couvrait jadis la plus grande du département français d’Eure-et-Loir 

À Saint-Bomer, le vestige le plus direct de cette forêt n’est pas forcément un grand bois, mais le bocage. Le réseau de haies qui entoure les prairies est une forêt « linéaire » : les paysans, lors des défrichements, ont conservé des fragments de la végétation originelle pour délimiter leurs parcelles et protéger leurs troupeaux. Ces haies abritent encore la flore et la faune qui peuplaient autrefois la grande forêt primaire.

La forêt était alors peuplée de chênes séculaires et de hêtres, un environnement sombre et humide où les loups et les grands cervidés régnaient sans partage. Pour les populations antiques, cet espace était sacré et redouté. On y trouvait des sources divinisées et des clairières où s’exerçaient probablement des rites liés à la nature. Cette densité forestière explique pourquoi le village s’est constitué tardivement autour d’un noyau spirituel, car il fallait une motivation puissante, souvent religieuse — pour oser s’installer au cœur d’un tel « désert » vert.

Les premières occupations, du silex taillé à la domination romaine

Malgré l’hostilité apparente du milieu, l’homme a laissé des traces dès la Préhistoire. Des prospections de surface dans les champs environnants ont permis de retrouver des haches polies et des éclats de silex du Néolithique, témoins de passages ou de campements temporaires de chasseurs-cueilleurs. À l’Âge du Fer, les Carnutes commencent à exploiter les ressources de la forêt, notamment pour le bois et le pâturage des porcs, mais l’habitat reste dispersé et précaire.

L’arrivée des Romains n’apporte pas de révolution urbaine immédiate à Saint-Bomer, mais elle stabilise la région. Bien qu’aucune voie romaine majeure ne traverse le bourg actuel, le village se situe dans la sphère d’influence des axes reliant Chartres au Mans. C’est à cette époque que l’on voit apparaître les premières « villae », ces grandes exploitations agricoles gallo-romaines, souvent situées en lisière de forêt. L’archéologie préventive en Eure-et-Loir a démontré que même les zones les plus reculées du Perche étaient parsemées de ces fermes qui commençaient à grignoter la forêt pour y installer des cultures de subsistance.

L'invention du paysage : l'épopée des grands défrichements

Les toponymies sont des fossiles linguistiques

L’histoire de Saint-Bomer est inscrite dans ses lieux-dits. Chaque nom de hameau porte en lui la trace de la transition entre la Silva Pertica (la forêt primaire du Perche) et l’espace agricole organisé. En parcourant la liste des noms recensés sur le territoire communal, on distingue clairement les trois étapes de cette épopée.

1 - Les relique de la forêt primaire

Avant l’arrivée des laboureurs, le territoire de Saint-Bomer était défini par ses essences d’arbres et ses landes originelles. Le témoin le plus direct de cette forêt humide est L’Aunay (ou l’Aulnaye). Ce nom provient de l’aulne, un arbre qui affectionne les sols saturés d’eau, confirmant que les vallons de la commune étaient autrefois des zones de forêt marécageuse.

Sur les plateaux, là où la forêt s’éclaircissait au profit de landes acides, le paysage a laissé pour trace La Bruyère. Ce toponyme désigne une terre sauvage qui succède souvent à une forêt dégradée. Enfin, l’organisation de l’espace a épargné quelques îlots forestiers : le lieu-dit La Touche (où se trouve le manoir) est un terme forestier précis désignant un petit massif de bois délibérément conservé lors des grands défrichements pour servir de réserve de combustible ou d’abri pour le bétail.

2 - Les cicatrices du feu et de la conquête : Les Arcis et la Varenne

La lutte pour transformer cette forêt en terres cultivables a laissé des noms « cicatrices ». La trace la plus spectaculaire de cette conquête est le lieu-dit Les Arcis, situé au sud du bourg. Dérivé du latin arsus (brûlé), il constitue le souvenir direct de l’essartage par brûlis : on mettait le feu à la forêt pour la fertiliser et dégager l’espace des souches centenaires.

Une fois la terre défrichée, elle entrait dans un cadre juridique précis. Le nom La Varenne (ainsi que La Garenne) témoigne de l’époque où ces espaces autrefois sauvages étaient réservés au droit de chasse seigneurial avant d’être ouverts aux labours. Cette transition vers le bocage est également marquée par des lieux comme Les Épinettes ou La Ronce, qui rappellent la nature agressive de la végétation de lisière que les paysans devaient arracher pour planter les premières haies protectrices.

3 - Les pionniers et les "terres neuves" : Bordages et "-ières"

Le paysage que nous connaissons aujourd’hui, ce damier de haies et de champs, est le fruit d’un travail titanesque commencé à la fin de l’Antiquité et poursuivi durant le haut Moyen Âge : l’essartage. Ce terme désigne l’action d’arracher les arbres et de brûler les souches pour transformer la forêt en terre arable. Ce fut une véritable conquête humaine, mètre par mètre, menée par des paysans-pionniers.

Cette victoire sur la forêt est gravée dans la toponymie locale. Les noms de lieux-dits autour de Saint-Bomer sont autant de fossiles linguistiques de cette époque. Les lieux évoquant les « Bruyères », les « Haies » ou les « Garennes » indiquent des terres autrefois sauvages. La structure du bocage se met alors en place : pour protéger les jeunes pousses du bétail et du gibier, les paysans plantent des haies vives, créant ainsi ce maillage protecteur qui limite l’érosion des sols argileux et définit l’identité visuelle du Perche-Gouët. C’est sur ce terrain enfin conquis et assaini que le village de Saint-Bomer pourra véritablement naître, prêt à accueillir, quelques siècles plus tard, l’ermite qui lui donnera son nom.

Le stade final de cette domestication est celui de l’habitat et de la propriété familiale. On voit alors apparaître une multitude de hameaux dont les noms fixent dans le sol l’identité des familles pionnières. C’est l’ère des suffixes « -ière » et « -erie », véritables certificats de naissance de ces fermes isolées gagnées sur les bois : La Guilmetière (terre des Guilmet), La Maricardière (terre des Maricard), La Tartanerie (terre des Tartane) ou encore La Goulotière.

Parallèlement, le terme Le Bordage (ainsi que le Bas-Bordage) nous renseigne sur la structure sociale de ces pionniers. Un bordage désignait historiquement une petite métairie située en « bordure » de forêt ou de seigneurie. Le « bordier » était souvent un paysan disposant de peu de moyens, travaillant sur ces zones de lisières récemment conquises. Ces noms dessinent ainsi la carte d’une colonisation humaine patiente, transformant un « désert vert » en un territoire nourricier.

Les références
  • Géologie et pédologie : Bureau de Recherches Géologiques et Minières (BRGM) sur le site InfoTerre (Feuille de Nogent-le-Rotrou). 
  • Archéologie départementale : L’ouvrage de référence reste la Carte Archéologique de la Gaule : L’Eure-et-Loir (28), disponible en consultation sur le portail Gallica de la BNF.

  • Histoire du paysage : Les travaux de la Fédération des Amis du Perche, notamment les numéros thématiques des Cahiers Percherons sur l’occupation du sol, consultables sur Amis du Perche.

  • Toponymie : Le Dictionnaire topographique du département d’Eure-et-Loir de Lucien Merlet (1861), accessible en version numérisée sur Gallica.

  • Répertoire des hameaux : Base de données du Cercle de Recherches Généalogiques du Perche-Gouët pour la commune de Saint-Bomer.

  • Dictionnaire topographique : Lucien Merlet, Dictionnaire topographique du département d’Eure-et-Loir, 1861. Répertorie les formes anciennes de Les Arcis et La Varenne. Consultable sur Gallica.

  • Études étymologiques : Jean-Marie Cassagne et Mariola Korsak, Origine des noms de villes et villages d’Eure-et-Loir, pour l’analyse des suffixes de défrichement (-ière) et des termes ruraux (Arcis, Bordage).

  • Cartographie historique : Cartes de l’État-Major et du Cadastre Napoléonien sur le portail Géoportail de l’IGN.

  • Cartographie : Portail Géoportail de l’IGN. Comparaison des cartes d’État-Major et du cadastre actuel pour localiser les lieux-dits L’Aunay, La Touche et Les Arcis.

  • Histoire du paysage : Cahiers Percherons n°184, « L’occupation du sol dans le Perche », publié par la Fédération des Amis du Perche.