Si les seigneurs de la Grève dominaient la hiérarchie féodale, la réalité quotidienne des habitants de Saint-Bomer se jouait entre les murs de l’église paroissiale et le sillon des charrues. Dans ce Perche-Gouët aux confins du Maine, la vie sous l’Ancien Régime était une œuvre de résilience collective face à une terre exigeante.
La grande singularité de Saint-Bomer réside dans son identité religieuse. Sous l’Ancien Régime, alors que la commune appartient administrativement à la province de l’Orléanais (puis au département d’Eure-et-Loir), elle relève spirituellement du diocèse du Mans.
Cette dépendance n’était pas un simple détail administratif ; elle façonnait la culture locale. Le curé de Saint-Bomer était nommé par l’évêque du Mans, et les fidèles suivaient les coutumes du Maine, souvent distinctes de celles de Chartres. L’église, reconstruite dans sa structure actuelle à la fin du XVe siècle, servait de refuge et de lieu de délibération. C’est ici que se réunissait la « Fabrique », ce conseil de notables paroissiaux (les marguilliers) chargés de gérer les biens de l’église, les réparations et l’assistance aux pauvres.
La vie était rythmée par le calendrier liturgique, mais aussi par les relations étroites avec les paroisses sarthoises voisines de Saint-Ulphace et Théligny. Les registres paroissiaux de cette époque (accessibles aux Archives 28) révèlent une forte endogamie : on se mariait entre familles du Perche-Gouët et du Maine, consolidant un bloc de parenté qui ignorait les frontières seigneuriales.
À Saint-Bomer, la richesse ne se mesurait pas en or, mais en bétail et en sacs de grains. Le sol de la commune, composé de cette fameuse argile à silex, imposait un rythme de travail épuisant. Cette terre, que les anciens appelaient « amoureuse » parce qu’elle collait aux socs des charrues lors des hivers pluvieux, exigeait des attelages puissants, souvent de quatre à six bœufs.
L’une des cultures reines de Saint-Bomer était le chanvre. Profitant des zones humides et des « noues » (terres basses inondables) bordant la Braye ou le ruisseau de Saint-Ulphace, les paysans cultivaient cette plante textile indispensable.

Le travail du « rouissage » : Après la récolte, le chanvre était trempé dans l’eau des mares pour libérer les fibres.
L’artisanat du foyer : Presque chaque grande ferme de Saint-Bomer, comme celles de la Guilmetière ou de la Maricaldière, possédait son métier à tisser.
On y fabriquait une toile de chanvre brute et solide, la « canevas », destinée au linge de maison et aux vêtements de travail, assurant une quasi-autonomie vestimentaire aux familles.
Le climat frais et les sols argileux de Saint-Bomer rendaient la culture de la vigne aléatoire et coûteuse.
C’est donc le pommier à cidre qui a conquis les paysages, s’insérant dans les haies du bocage ou dans des vergers « complantés » (où l’herbe sous les arbres servait au pâturage des bêtes).
Le cidre n’était pas un produit de luxe, mais la boisson de survie, fournissant les calories nécessaires aux rudes travaux de la moisson et du labour.
Fabriquer le cidre
La fabrication du cidre à Saint-Bomer suivait un rituel technique précis, souvent collectif, au sein des fermes.
Le broyage (Le Gadage) : Avant de presser, il fallait réduire les pommes en pulpe (le « marc »). On utilisait pour cela le gadage (ou tour à piler), une auge circulaire en pierre de taille ou en granit dans laquelle tournait une lourde meule de pierre actionnée par un cheval.
Le montage de la « Motte » : La pulpe était ensuite transportée vers le pressoir. On édifiait sur la table du pressoir la « motte » : des couches de marc de pommes alternées avec des lits de paille de seigle propre pour filtrer le jus.
Le pressurage : Les fermes importantes possédaient un pressoir de longue étreinte. Ce dispositif colossal utilisait une poutre de chêne massive (le « mouton ») qui, par un système de vis et de poids, exerçait une pression lente et constante sur la motte.
Le jus ainsi extrait, le « moût », s’écoulait par une rigole taillée dans la pierre jusqu’à des cuves en bois.
Rien ne se perdait dans l’économie de subsistance. On distinguait généralement trois types de boissons issus d’un même brassage :
Le Gros Cidre : Pur jus de la première presse, riche en sucre et en alcool, il était réservé aux maîtres, aux jours de fête ou à la vente.
Le « Petit Bère » (ou Boisson) : Une fois la première presse terminée, on ajoutait de l’eau au marc de pommes épuisé et on pressait à nouveau. On obtenait un cidre léger, peu alcoolisé et désaltérant, qui constituait la boisson quotidienne des domestiques et des ouvriers agricoles.
L’Eau-de-vie : Le résidu final (le marc sec) était souvent distillé pour produire une eau-de-vie de pomme, ancêtre du Calvados, utilisée à des fins médicinales ou pour les travaux les plus éprouvants.
La structure sociale était complétée par les Bordagers.
Ces petits exploitants, dont on retrouve les lieux-dits à Saint-Bomer (La Borde), cultivaient de petites parcelles en lisière de bois ou de seigneurie. Ils possédaient rarement un attelage et devaient louer leurs bras aux « gros laboureurs » ou au Comté de la Grève en échange du prêt d’une charrue.
Cette économie de la débrouille permettait de maintenir une population dense sur le territoire, malgré la rudesse des conditions climatiques.
Pour cette période, les sources sont essentiellement issues des fonds ecclésiastiques et départementaux.